PUTROYSOTLDAYOA (ou l’art de partir de chez soi)

Un jeu vidéo est un espace offert aux joueuse·eur·s. Libres d’explorer jusqu’à en connaître les moindres recoins, maîtriser, posséder l’espace, et le quitter une fois la mission donnée réussie. Packing Up The Rest of Your Stuff on the Last Day at Your Old Apartment, par Turn Follow, prend le chemin exactement inverse. On vide l’espace de symboles, de sens au lieu de le remplir, on le quitte au lieu d’y entrer. Le but du jeu est simple : des objets traînent dans une chambre, il faut les mettre dans les cartons pour finir de déménager.

Le jeu s’approprie naturellement la mécanique prendre/examiner/déposer que l’on trouve dans des jeux d’aventure (Gone Home, Firewatch…) ou d’horreurs (Amnesia, Soma… ) Cette mécanique a un avantage tout particulier dans ces jeux : elle renforce l’empreinte des joueuse·eur·s dans l’univers du jeu. En soi, il est complètement inutile de pouvoir porter un oreiller, ou un livre, mais il en résulte une émergence narrative et ludique. Comme les jeux cités,  PUTROYSOTLDAYOA accorde de l’importance aux petites choses. La seule différence réside dans la résonance de cette mécanique : porter, déposer, orienter l’objet pour le ranger convenablement. Un puzzle simple dont la·le joueuse·eur connaît les règles à l’avance, ainsi que les contraintes. Le contexte étant une situation très banale (le déménagement), on en arrive à s’investir très personnellement dans le rangement. Quels objets vont au fond ? Les plus solides ? Les plus inutiles ? Ceux qui vont au dessus sont-ils les plus légers ou les plus importants ? On hiérarchise l’importance des objets. Et puis, peut être qu’on ne peut pas tout prendre ? Il y a un sac poubelle dans la chambre, destiner à des objets qu’on n’arrive pas à caser. Cette possibilité peut paraître un peu anecdotique mais les idées de don, d’allègement matériel sont finalement assez rares dans un jeu vidéo. Le gameplay de PUTROYSOTLDAYOA permet une expérience personnelle. On imagine très bien certain·e·s joueur·euse·s vidant les cartons et les remplissant à nouveau, avec des combinaisons d’objets différents pour tout faire rentrer, d’autres les remplissent et jettent le reste, ou jettent la majorité pour ne garder que le strict nécessaire, oublient des objets pour s’en rendre compte après avoir refermer les cartons.

PUTROYSOTLDAYOA évoque ainsi la période entre l’adolescence et l’âge adulte, ce sentiment d’être un adulte ni tout à fait organisé et ni responsable. Les objets à ranger sont différents des uns des autres, par leur taille, leur type, leur valeur. Idéalement, quand on déménage, on regroupe les objets par catégorie: livres, vêtements, ustensiles de cuisines, ou la fameuse catégorie «divers». Ça, c’est «idéalement», mais pendant les premiers déménagements, on se retrouve à mettre une casserole avec sa collection de comics. D’où la catégorie «divers» probablement… On retrouve dans le jeu ce manque d’organisation de la part du personnage qu’on incarne (vraisemblablement un·e jeune adulte.) On doit trouver une place pour un avocat, une grosse casserole, des bouteilles d’alcool, des bande-dessinées, un appareil photo. Ce qui caractérise PUTROYSOTLDAYOA c’est la dimension accordée aux objets, aux petites choses qui ont une place privilégiée dans notre imaginaire et notre mémoire.
Les objets sont vecteurs d’histoires personnelles, de micro-histoires. Un tour de la chambre permet de cerner rapidement son·sa futur·e ex-propriétaire et que ce sont ses ultimes cartons, ses ultimes adieux avant de quitter les lieux. PUTROYSOTLDAYOA produit une narration environnementale avec peu de moyens. Cette partie narrative est un peu gâchée par un panneau latéral omniprésent à l’écran. Il indique les contrôles, le nombre d’objets restants à ranger, mais aussi une pensée, un souvenir sur l’objet que l’on saisit. Or, même si ces informations sont utiles et intéressantes, elles ne captent jamais l’attention des joueuse·eur·s puisque celle-ci est portée sur les objets eux mêmes, et pas le côté gauche de l’écran.

Malgré ce défaut, il s’installe un sentiment d’apaisement, de nostalgie et de mélancolie face au départ : c’est l’été, synonyme de vacances, de rencontres estivales, d’aventures éphémères, de renouveau.

Il fait chaud, très chaud. Dehors, le silence du quartier épuisé par la chaleur de l’après midi, soutenu par le bourdon de la climatisation, est parfois interrompu par le passage d’un métro. Ce soin apporté aux sons et aux quelques façades que l’on aperçoit de la fenêtre rajoutent de la finesse à l’émergence narrative du jeu : on est dans un quartier ni pauvre, ni riche, sans doute un petit quartier populaire assez agité pour ne pas s’ennuyer ; on est peut être dimanche.

Une fois tous les objets et les cartons rangés puis débarrassés, on peut sortir de la chambre. Les meubles et les cartons stockés dans le couloir disparaissent un à un, en une ellipse qui fait penser à celles de Brendon Chung (Blendo Games). L’appartement se retrouve nimbé d’une lumière de fin de journée d’été. Le jeu nous laisse alors le loisir de visiter l’appartement une première et dernière fois. L’endroit est vide. Ne restent que les bruits de pas sur le parquet en bois, les marques sur les murs et la poussière. L’absence de narration environnementale occupe l’espace : aucune note, photo, aucun message vocal sur un téléphone. Libéré de signes de vies passées, l’appartement est un espace propice pour s’y projeter. PUTROYSOTLDAYOA produit une mélancolie de l’instant avec du vide, il dessine le contours et les limites des souvenirs. On se représente les matins où les locataires se bousculent dans la cuisine ; le café du matin et les bières du soir sur la terrasse ; les soirées dans le salon. On finit par quitter l’appartement comme on quitte un lieu de vacances, en pensant à tous les possibles laissés derrière soi.

Jeu : Packing Up The Rest of Your Stuff on the Last Day at Your Old Apartment (itchio)
Développeur: Turn Follow (twitter)

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